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[Interview] Loko (1/2) : « Il n’existe pas plus capitaliste qu’un rappeur qui réussit. »

Jeudi 24 Janvier, 13h00, rendez-vous avec LOKO, l’homme aux multi-casquettes dans le milieu du rap en France, à quelques jours de la sortie de son premier album  Vis ma vie. Quelques minutes de retard suite à une galère de voiture en raison du froid glacial qui règne sur Paris et l’artiste nous reçoit dans son studio du 20ème arrondissement situé à deux pas de Nation. Première mission : brancher un petit chauffage d’appoint puis ouvrir une Heineken. Une fois le dictaphone activé, LOKO nous retrace son parcours dans l’industrie musicale, de la création du posse ATK à son passage à Générations 88.2 en qualité d’animateur en passant par l’aventure Néochrome jusqu’à la sortie imminente de son tout premier opus. D’emblée, nous sommes frappés par l’assurance de sa dialectique, la justesse du ton employé et le sens aigu de ses formules. Toujours avec beaucoup de recul, le MC producteur et co-fondateur de label devenu ingénieur du son fait preuve d’une lucidité sans faille lorsqu’il évoque sa traversée dans le mouvement ces 15 dernières années.

En quelle année es-tu né LOKO et où as-tu grandi exactement ?

Loko : Je suis né à la fin de l’année 1978 et j’ai passé mon enfance dans le Nord de Paris jusqu’à mes 15-16 ans à Porte de la Chapelle où a débuté mon parcours avec Yonea ! C’est d’ailleurs en partie pour cela que mes parents ont souhaité déménager par la suite dans le Sud-Est de Paris vers Porte Dorée en vue de me voir évoluer dans un cadre plus propice aux études, à mon grand regret sur le moment bien entendu !

Pourtant, j’ai lu récemment que tes parents étaient plutôt cools et qu’ils t’avaient toujours encouragé à poursuivre la musique quand tu as débuté ?

Loko : Oui c’est vrai, mon père est musicien de profession donc il a dû affronter étant plus jeune les inquiétudes de la famille ainsi que les railleries des amis au sujet de son avenir. Au final, la musique fut son unique métier et il s’en est sorti convenablement donc il apparaissait naturel pour lui de faire preuve d’ouverture d’esprit quant à la passion de son fils.

Tu as baigné depuis tout gamin dans la musique, quelles étaient les influences de ton père ?

Loko : Mon père était guitariste à la base surtout au niveau rock, jazz et funk mais a touché également au classique, flamenco etc. Bref, quarante années de métier derrière lui dans divers univers musicaux. Sans le savoir, j’avais déjà un doigt sur un clavier à 4 ans et à 10 piges, enregistrer un signal n’était plus un secret pour moi !

Comment s’est faite la rencontre avec les futurs membres d’ATK ?

Loko : Lorsque mes parents et moi avons déménagé, j’ai atterri au collège/lycée Paul Valery dans le 12ème arrondissement où nous étions quelques éléments à être branchés son et à rapper. Nous nous sommes  naturellement regroupés et avons fait les démarches nécessaires auprès de la principale pour obtenir du matériel, une salle de répétition et au niveau associatif pour organiser des petits concerts. Cela nous conférait une certaine notoriété au niveau de notre établissement ce qui était assez encourageant et flatteur pour notre égo ! A cette époque, j’étais dans la même classe que Kesdo des Refrés qui faisait partie intégrante de la Section Lyricale avec Axis et Cyanure. Pour ma part j’appartenais au Dispositif sachant que dans mon esprit, le nom du groupe signifiait 10 et positif d’où ma volonté de recruter du MC en nombre par affinité pour légitimer coûte que coûte notre appellation !

Vous n’étiez quand même pas tous dans le même lycée ! Comment s’est faite la connexion avec les autres membres?

Loko : En fait, pas mal de rencontres se sont opérées sur le terrain de basket du lycée qui attirait des gens extérieurs notamment en raison de la hauteur des paniers légèrement en-dessous de la moyenne. Cela rendait le dunk accessible, créait une émulation supplémentaire et attisait les rivalités ! C’est là, entre deux matchs, que j’ai fait connaissance avec Test, Antilop SA et que nous avons tapé nos premiers freestyles ensemble. ATK s’est construit logiquement autour de jeunes rappeurs du même âge qui habitaient à peu près le même quartier et qui partageaient une passion commune. Quelque temps après, alors que la formation regroupait 21 MC’s, nous avons réalisé notre première scène significative dans le 19ème arrondissement à l’occasion de la fête de la musique en 1995.

Comment expliques-tu la dislocation du posse ATK qui s’est rapidement opérée par la suite ?

Loko : Je pense tout simplement que nous n’avions pas tous les mêmes aspirations. C’est compliqué lorsqu’on est aussi nombreux d’être en phase au même moment sur les finalités de sa musique et de gérer les motivations de chacun quand les envies, les façons de s’investir mais aussi les moyens qu’on est prêt à mettre en face de sa passion sont disparates. Pour ma part, je m’inscrivais dans une démarche plutôt ambitieuse au-delà du kiffe et souhaitait exploiter au maximum le matériel que j’avais à ma disposition depuis un petit bout de temps afin de développer mes compétences. Lorsque les premiers samplers Akaï sont apparus et ont permis de prélever un signal, d’en faire une boucle, la triturer et rajouter un truc par-dessus, on a assisté à l’avènement de quelque chose de fou et de complètement inédit à l’époque. Si mon père musicien n’avait pas été concerné par l’évolution technologique et que je ne l’avais pas convaincu d’investir dans cet outil coûteux, je n’aurais pas eu la chance de m’essayer si tôt à la production d’instrumentales.

Le groupe avec lequel tu as posé le plus de morceaux à la fin des années 90 était Le Barillet, qu’est-ce qui vous a autant rapproché avec Méka à cette période ?

Loko : Méka était le meilleur ami de la personne qui est devenue par la suite mon meilleur ami. Nous avons beaucoup trainé ensemble ; il était particulièrement intéressé par la musique et voyait en moi quelqu’un qui en faisait de manière concrète. Cela a motivé nos premières combinaisons et étant donné qu’il était déterminé, réactif et productif dans l’écriture, nous avons petit à petit augmenté nos fréquences de travail jusqu’à 5 ateliers d’écriture par semaine ! Pour la petite anecdote, le seul frein à notre activité commune était la série X-files car Méka était un fanatique de Scully. Nous pouvions être en train d’écrire le 16 du siècle mais si, arrivés à la 10ème mesure ½, la série allait démarrer, il me checkait vite fait pour rentrer chez lui se poser devant la TV ! Le Barillet a perduré selon moi en raison du parfait équilibre amitié / musique qui existait entre nous deux.

Qu’est-ce qui a mis fin à votre collaboration et qu’est devenu Méka par la suite car il a été difficile de suivre son parcours ?

Loko : Je pense que notre dynamique de travail s’est enrayé petit à petit, peut être en raison de l’aventure Néochrome, lorsque Yonea et moi avons fondé le label, qui m’a pris beaucoup de temps et dans laquelle Méka n’était pas partie prenante. Nous sommes restés proches et en bons termes au point où quand j’ai monté mon dernier studio, il est venu m’aider 7 jours sur 7 pour mener à bien les travaux. Aujourd’hui il réside en Suède avec sa nana et se consacre au beatmaking ce qui n’est pas surprenant car il a toujours eu une bonne oreille et une musicalité certaine. Ces aptitudes lui permettaient déjà à l’époque d’avoir un train d’avance au niveau composition avec une très grande curiosité sur tout ce qui avait à trait au groove, à la décantification…Pour info, c’est lui qui a signé la prod’ sur le morceau Ma Main Droite sous le pseudo de Phenovenom.

Concernant ton passage sur la radio Générations FM, comment en es-tu arrivé à devenir animateur de 88.2 et combien de temps cette expérience a-t-elle duré au final ?

Loko : Engagé dans la promo d’une cassette sortie par Le Dispositif je harcelais 88.2 pour que l’on puisse passer à l’antenne et défendre notre projet. Je pense que la radio, lassée par nos sollicitations, a fini par nous recevoir ce qui m’a permis de faire connaissance avec Marc, l’animateur phare de l’antenne mais qui était aussi, ce que j’ignorais à l’époque, directeur des programmes. Il a été séduit par notre intervention, minutieusement planifiée, et la conduite des rappeurs qui m’accompagnaient assez professionnelle et sans débordement. Étant donné que Générations était à la recherche d’animateurs à ce moment précis pour combler des plages vides dans leur grille de programmation et que Marc avait apprécié ma façon de m’exprimer à l’antenne, j’ai rapidement fait mes débuts après un bref délai de réflexion. Je me rappelle de mes premières émissions où je me retrouvais parfois débordé et enchainait les morceaux en catastrophe sans parvenir à les présenter sereinement ! Je me mettais pas mal la pression parce que j’avais à l’esprit les freestyles mythiques de Time Bomb et voulait être à la hauteur de la confiance que Marc m’avait accordée. Cette aventure a finalement duré près de 9 ans avec des fréquences d’émissions hebdomadaires plus ou moins importantes en fonction des années.

Quel souvenir mémorable pourrais-tu dégager de toutes ces années d’antenne ?

Loko : Je repense à mon premier anniversaire d’antenne au début de l’année 1999 où une pléiade d’MC’s ont défilé à la radio. C’était totalement spontané, je pouvais appeler des mecs et une heure après ils débarquaient à Générations pour kicker un freestyle ! Cela créé une émulation de dingue et on était en pleine euphorie ! Grâce à 88.2 j’ai vraiment pu rencontrer tous les gens que j’appréciais dans ce milieu que ce soit sur le plan humain ou artistique.

Sans ces rencontres via la radio, penses-tu que l’épopée des mixtapes Néochrome aurait-été possible ? Comment s’est déroulé l’enregistrement du premier volet ?

Loko : C’est clairement grâce aux connexions opérées sur 88.2 que j’ai pu étoffer mon carnet d’adresses et envisager le concept de Néochrome 1 à savoir « 96 rappeurs en freestyle français inédit ». Il est vrai que par mon statut d’animateur à Génération les mecs prenaient mon coup de fil au sérieux et prêtaient plus particulièrement attention à ce projet qu’à une tape lambda. Yonea, mon pote de galère de l’époque, m’a accompagné dans cette initiative et on a enregistré dans la chambre de mon père sur une durée de 8-9 mois aux créneaux sur lesquels lui ne travaillait pas. Quand tu sais qu’un MC ne vient jamais seul, en réalité le concept c’était plus « 300 personnes en freestyle inédit dans ma chambre » ! Nous n’avions pas du tout conscience à ce moment-là qu’on était en train de réaliser un truc qui allait laisser une trace dans l’histoire du rap français, tout se faisait à l’arrache à commencer par la pochette. Avec un bout de carton, de l’alcool à 90°, des cassettes cassées en vrac et un briquet, on s’est retrouvé avec des flammes dans la chambre jusqu’au plafond ! Quand mon daron est arrivé en panique pour nous signifier qu’on était complètement tarés, au lieu d’éteindre le feu, on était en train de réaliser le cliché choc pour la pochette avec un appareil photo jetable !

Quel sentiment t’anime au regard de la carrière de certains artistes qui sont passés chez toi à cette période, je pense à des gens comme Diam’s pour le 2ème volet ou encore Sinik, comment expliques-tu qu’ils soient sortis du lot alors que le talent était multiple au sein du tracklisting ?

Loko : Cela revient à ce que je te disais tout à l’heure sur les disparités d’ambition au commencement d’ATK. Tout le monde n’a pas la même motivation au même moment et certains ont su saisir les bonnes opportunités ; je ne mettrais pas en avant le hasard ou le bol comme explications. Certes, parfois on pourrait parler d’un bon alignement des planètes mais encore faut-il être présent pour y assister ! J’ai vu des MC’s passer à côté d’une carrière parce qu’ils étaient davantage occupés à sauter des pétasses dans des Formules 1 qu’à se rendre compte qu’il se passait quelque chose pour eux musicalement parlant. Me concernant, peut être que je n’ai pas suffisamment défendu mon rap à cette période et que j’aurais pu m’engouffrer dans les quelques brèches musicales qui se sont présentées à moi. Je n’ai aucun regret car professionnellement parlant je suis toujours parvenu à avancer et pour en revenir à ta question il n’y aucune amertume au regard de la carrière de ceux qui ont réellement percé, bien au contraire. Au sujet des gens qui réussissent, les gens disent souvent t’as vu il a changé, il ne se rappelle plus d’où il vient. En réalité et pour avoir vécu cette situation en recroisant Diam’s par hasard alors qu’elle était sous les feux de la rampe, je me suis rendu compte que c’est souvent les aprioris qu’on peut avoir sur les stars qui installent un certain malaise. C’est précisément cette gêne qui attriste les célébrités parce qu’en réalité c’est souvent le regard des autres qui changent.

Comment te perçoit la nouvelle génération, est-ce qu’elle a conscience de ce que tu as apporté au mouvement ? Globalement, les gens qui font appel à toi pour tes compétences d’ingénieur du son, est-ce en rapport avec ton passé ou davantage par le biais de connaissances actuelles ?

Loko : Je relativise beaucoup mon parcours qui fait selon moi office de buzz de trentenaires passionnés de musique. Tout le monde aujourd’hui n’a pas 30 ans et il faut vraiment que je présente mon CV en détail pour que les plus jeunes se remémorent les tranches de vie que j’ai pu partager avec leurs grands frères. Quand tu parles de cassette, tu fais tout de suite figure d’ancien mais du fait que je fais assez jeune et que je reste à la page au niveau langage et vestimentaire, je reste malgré tout dans le coup ! Concernant les personnes qui font appel à mes services, je dirais que c’est du 50 / 50. Le bouche à oreilles pour ma rigueur en tant qu’ingénieur du son et mon goût du mix bien fait fonctionne autant que le vécu rapologique amenant certains clients à solliciter des conseils plus artistiques notamment sur la construction d’un morceau.

N’est-il pas trop difficile lorsque l’on a 34 ans d’assumer faire du rap quand on se présente au regard des clichés qui règnent autour de cette musique en France ?

Loko : Effectivement ce n’est pas quelque chose que je mets automatiquement en avant de but en blanc. Après, tout dépend à qui on s’adresse bien entendu. Lorsque l’on rencontre sa belle-famille par exemple, c’est plutôt quelque chose qui va arriver sur le tapis en dernier et du bout des lèvres ! Maintenant concernant mon 1er album solo, c’est vraiment un objet dont je suis fier et dorénavant, lorsque je vais parler de mon activité, je vais parvenir à la rendre significative à l’aide de ce CD. Cela apparaitra surement plus concret aux yeux des gens.

Si je devais résumer ta musique, je dirais que c’est un savant mélange de technique et d’entertainment. En effet les thématiques sont souvent légères et les textes décalés. Que réponds-tu aux gens qui considèrent le rap comme une musique exclusivement militante, engagée à vocation sociale et politique ?

Loko : Je leur préconise de bien se frotter les yeux pour observer la réalité avec objectivité. Passé le moment, comme ça l’a été pour le rock, de la rébellion, cette conception militante du rap est devenue d’après moi une vaste entourloupe. J’ai côtoyé un paquet de MC’s qui intégraient à leurs débuts des revendications sociopolitiques fortes dans leurs textes avant que la tentation commerciale ne passe quasi systématiquement par là. Il n’existe pas plus capitaliste qu’un rappeur qui réussit. C’était encore plus vrai à l’âge d’or quand les mecs pouvaient décrocher un gros chèque de la part des maisons de disques au moment où ils signaient leur premier album. Premier réflexe, on achète une voire deux voitures. Qu’on ne me dise pas que je fabule, je suis monté dans ces caisses ! Le côté « je vais mettre bien la famille » n’existe pas trop ou alors à 30 ans on fait le bilan et on se dit « merde en fait je n’ai toujours rien fait pour mes remps, il faudrait peut-être que j’y songe ». Il existe un autre virus dans le milieu du rap en France, c’est l’absence d’entre-aide des artistes qui ont percés vis-à-vis de ceux qui sont en train de grimper. Au lieu de leur tendre la main, ils préfèrent souvent faire tomber l’échelle pour éviter qu’ils les rejoignent. Tout cela développe une configuration spécifiquement française où même lorsqu’il s’agit d’initiatives louables, les jeunes pousses prometteuses n’arrivent jamais à s’émanciper des plus anciens qui ont cherché à les développer. Ce problème n’existe pas aux Etats-Unis où on a pu voir un Biggie dépasser Puffy ou encore Eminem devenir plus populaire que Dre, la mentalité française fait que nous sommes de mauvais businessmen en fin de compte. L’argent issu du succès d’albums est souvent mal réinvesti avec des gens qui préfèrent acheter des bouteilles en boîte que de capitaliser dans des structures et pour ceux qui essayent de monter des labels, ça part vite en « je fais croquer les mecs de mon tier-quar même s’ils sont nuls ». Pour en revenir à ta question d’origine, la rébellion est étouffée au premier chèque, on assiste simplement à un capitalisme raté.

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À proposTontonWalker

Pétasses pointeur, fossoyeur, saboteur, déserteur, pesos maker et amateur de rimes alambiquées sur caisses claires à son heure

4 commentaires

  1. j atendai du nouveau venant de loko depuis l epoque de neochrome ou j avai tou d suite accroche sur sa maniere de pera etc… ca fai bien plez de le voir enfin sortir son cd. l attente fut longue tonton !!! lors de cette interview j ai appri beaucoup je connaissais pas son parcours RESPECT. Maintenant j ai UNE question, Quel est le nom de son studio et ou est il ? je fais du rap et j aimerai bien le soliciter pour enregistrer. J espere recevoir une reponse en tou cas ce fut instructif

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